Mélinée Manouchian

Résistante française d'origine arménienne

Née le 13 novembre 1913 à Constantinople (Empire Ottoman), décédée le 6 décembre 1989 à Fleury-Mérogis, à l’âge de 76 ans.


Veuve du héros, comme le titre un poème qui lui est dédié, orpheline, comme la chante Léo Ferré, Mélinée Manouchian est cette femme en noir dont les yeux se ferment quand les salves des fusils sont tirées lors de la cérémonie d’hommage à Missak Manouchian et ses compagnons au cimetière d’Ivry en février 1945. Probablement à cet instant elle le revoit tel qu’il était ce soir-là, ce 15 novembre 1943, quand elle l’a regardé dormir sans savoir que c’était pour la dernière fois.

Missak Manouchian est arrêté le lendemain lors d’un rendez-vous clandestin avec son supérieur, Joseph Epstein. Elle-même recherchée, se cache chez les Aznavourian et c’est sa sœur Armène qui va à la prison de Fresnes apporter du linge à Missak.

Même si Mélinée sort très peu, elle a probablement vu l’Affiche rouge placardée partout dans les rues de Paris. Pour la protéger, ses proches ne lui apprendront que plusieurs semaines après que son époux a été fusillé au Mont-Valérien le 21 février 1944. Et ce n’est qu’en novembre suivant qu’elle reçoit sa dernière lettre. D’un document intime, ultime parole d’un homme à sa femme qu’il ne reverra plus, ce texte devient rapidement public, lu pour la première fois à la radio par Madeleine Renaud puis publié par d’Astier de la Vigerie dans le journal Libération, la lettre est mise en vers par Aragon fixant pour l’éternité l’histoire de Missak et Mélinée. Pour suivre les dernières volontés de Manouchian, Mélinée se rend en Arménie soviétique avec ses archives. Elle ne parviendra à revenir définitivement en France qu’en 1964. Toutefois lors d’un voyage à Paris en 1960, Aragon l’emmène découvrir l’enregistrement du poème dont Léo Ferré a fait une chanson. Leur histoire devient ainsi une part de la mémoire collective jusqu’à leur entrée au Panthéon, le 21 février 2024, où ils rejoignent la mémoire nationale : « Aux grands Hommes la Patrie reconnaissante »

 

Orpheline, confrontée à la violence et à la guerre, victime de privations dès son enfance, Mélinée Manouchian ne devait pas se penser un tel destin. Pourtant grâce à son tempérament, un caractère bien trempé se dessine, une volonté sans faille à porter les causes qui lui semblent essentielles et à mener les combats pour les défendre. 

 

Elle naît le 13 novembre 1913 à Constantinople, son père, haut fonctionnaire des Postes ottomanes, disparait dès les premiers mois du génocide, au printemps 1915 ; sa mère pour la protéger la place avec sa sœur Arménouhie (Armène) dans une institution américaine protestante à proximité de la capitale. Les deux sœurs ne la reverront jamais. Contrairement aux enfants plus âgés, elles n’en garderont pas de souvenir, uniquement le sentiment de l’absence. 

 

En 1922, suite aux attaques des forces kémalistes, les pensionnaires sont confiés à l’association américaine du Near-East-Relief, qui les transfèrent en Grèce, à Corinthe. L’afflux de réfugiés grecs et arméniens d’Asie mineure rendent les conditions de vie déplorables. Durant ces années Mélinée, se forge sa personnalité et ses convictions et en premier lieu sa conscience arménienne, elle rapporte que bien qu’affaiblie par le manque de nourriture et malade, elle se prive de manger de la viande une fois sur deux pour permettre à l’orphelinat d’envoyer des fonds aux Arméniens d’Arménie qui viennent de subir un tremblement de terre. En 1926, elle part pour la France avec les jeunes filles de l’école Tebrotzassère qui, elle aussi, avait dû quitter Constantinople pour Athènes. L’école s’installe d’abord à Marseille, puis au Raincy, en banlieue parisienne, en 1929. Mélinée y termine ses études.  

De ces multiples traumatismes ; elle développe une forte conscience sociale et une profonde révolte contre les injustices. Lors d’une dissertation qu’elle rédige sur l’émancipation féminine, la directrice la traite de «Bolchévique», mot qu’elle ne connaît pas alors. En racontant cette anecdote à des amis, alors qu’elle suit des cours de dactylographie, ils lui suggèrent de prendre contact avec le HOC (Comité de Secours pour l’Arménie), une association dans la mouvance communiste arménienne. Elle y adhère et commence même à y travailler. Elle partage un bureau avec un certain Missak Manouchian, au 9 rue Bourdaloue dans le 9e arrondissement. Ils commencent à vivre ensemble quelques mois plus tard. De ces dernières années d’avant-guerre, il reste quelques clichés de sorties champêtres avec leurs amis Louisa et Arpir Aslanian, de soirées musicales avec les Aznavourian, les parents de Charles Aznavour et une photographie prise devant le Panthéon avec l’ensemble des membres du HOC en juin 1937, à l’occasion du congrès du mouvement. 

 

Images futiles du bonheur et de la vie simple, trop rapidement passées. Arrêté une première fois, le 2 septembre 1939 comme suspect de communisme, Missak Manouchian est relâché puis mobilisé le 17 octobre et affecté à un travail en usine. Ne voulant pas faire peser sur sa famille une charge supplémentaire dans cette période d’incertitude, Mélinée alors enceinte prend, seule, la décision d’avorter. Ils n’en parleront que très peu après le retour de Missak dans le Paris occupé. Ensemble, ils reprennent les liens avec leurs camarades arméniens mais Missak est arrêté une nouvelle fois en juin 1941 au moment de l’invasion de l’URSS par les Allemands. Il est emprisonné à Compiègne jusqu’en septembre 1941. Libéré, il s’engage, tout comme Mélinée,  dans la Résistance. Le couple rejoint l’organisation de la Main-d’œuvre immigrée (MOI) dont Missak dirige la section arménienne à Paris. En février 1943 il entre dans les FTP-MOI : nommé dans le « triangle de direction » début juillet, il remplace Boris Holban comme chef militaire. En dépit des recommandations du parti, Mélinée et Missak Manouchian continuent à vivre en couple. Mélinée tape des rapports d’action, transmet des messages et distribue des tracts avec ses amies dont la poétesse Lass (Louisa Aslanian), qui décèdera à Ravensbrück. Elle sent grandir la tension et l'inquiétude chez Missak qui se sait suivi et recherché et qui prend conscience des risques accrus d’arrestation. Cela arrive effectivement le 16 novembre 1943. Mélinée doit se cacher pour ne pas être arrêtée à son tour. Elle trouve refuge chez les Aznavourian. C’est là qu’elle y apprendra la condamnation à mort de son mari et son exécution, la laissant veuve et garante de sa mémoire jusqu’à son décès, le 13 décembre 1989.

 

Mélinée Manouchian a témoigné à de nombreuses reprises de son expérience dans la Résistance et fait paraître, en 1974, les poèmes, lettres et textes inédits de Missak, accompagnés d'un récit à la première personne, Manouchian, témoignage suivi de poèmes, lettres et inédits.

Quelques mois après le décès de Mélinée Manouchian, les carnets de Missak Manouchian rejoignent les collections du Musée de Littérature et d’Art de Erevan.

 

Article rédigé par Caroline François,

responsable de la programmation scientifique et culturelle des

Hauts lieux de la mémoire nationale en Ile-de-Francecommissaire associée du Mémorial national des femmes en résistance et en déportation

 


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“Je demeure persuadée qu’il est préférable de tenter quelque chose d'imparfait que de ne rien faire du tout”. 

 

Mélinée Manouchian

 in Manouchian, Témoignage suivi de poèmes, lettres et inédits


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