Écrivaine, poétesse et résistante française d'origine arménienne
Née entre 1902 et 1906 à Tabriz en Iran, décédée en janvier 1944 à Ravensbrück, dans sa quarantaine
La rencontre avec Lass, nom de plume de Louisa Aslanian, silhouette floue qui évolue dans des décennies 1900-1940 éminemment heurtées, se fait aujourd’hui sous le signe de l’effacement : la plus grande partie de ses manuscrits a été saisie lors de son arrestation en 1944. Tenter de retracer son existence, c'est se livrer à un jeu de piste, accepter les lignes interrompues et les pièces manquantes.
Louisa ou Louise, selon les graphies Krikorian ou Grigorian, est née en 1902 selon les archives françaises et 1904 selon les archives allemandes. Elle est tour à tour enregistrée comme Française, Arménienne ou Iranienne selon l’époque et le type d’administration.
Elle voit le jour dans une famille arménienne en Iran du Nord, à Tabriz, une ville de poésie et de chant, réputée pour ses tapis. Elle parle l’arménien et le persan, apprendra plus tard le russe, l'allemand et le français et grandit au carrefour des empires, dans un monde traversé par de puissants soubresauts.
Louisa est envoyée en 1917 poursuivre sa scolarité au lycée Russe de Tiflis - aujourd'hui Tbilissi en Géorgie - alors capitale culturelle du Caucase du sud. Les carnets qu’elle tient à cette époque, au fil des notes et dessins griffonnés, laissent entrevoir une personnalité forte de toutes ses traversées - celles de frontières, de cultures et de langues. On y trouve entre autres des questionnements qui résonnent a posteriori comme un programme:
"... pourquoi suis-je triste alors que j’ai pu réaliser mon rêve ? Le désir était plus intéressant que son accomplissement. Vivre, espérer, attendre toujours quelque chose est tellement plus intéressant. Vivre sans objectif est impossible".
Cette enfance, elle la racontera en filigrane dans le premier volume de son roman Sur les chemins du doute, paru en feuilleton en 1935-1936 dans la revue Haïrenik de Boston, puis publié en deux volumes en 1936 à Paris. Une grande fresque traversée par son héroïne et double littéraire, Anouche.
Louisa émigre en 1923 en France avec son époux Arpiar Aslanian (ou Aslaniantz), un avocat originaire d'Etchmiadzine né en 1895. Son rêve de poursuivre des études de musique à Paris se heurte au rude quotidien des émigrés contraints de faire des petits boulots pour subsister. Elle suit néanmoins parallèlement des cours de littérature à la Sorbonne, publie bientôt dans différents journaux de la diaspora des poèmes, nouvelles et articles en langue arménienne sous le nom de Lass et devient une figure marquante de cette génération.
Embrassant les idées communistes au mitan des années 1930, très proche de Missak Manouchian et de sa compagne Mélinée Assadourian, elle s'engage avec eux au sein de la section parisienne du HOK, le Comité d’aide à l’Arménie, une organisation militante, culturelle et caritative d’obédience communiste fondée à Erevan en 1921.
Appelée « Madeleine » au sein de la Résistance, Louisa Aslanian mène des actions au sein du TA - le Travail Allemand, une composante politique de la MOI (Main-d’œuvre immigrée) créée sous l’impulsion du Parti communiste français : elle écrit, traduit, distribue et colle avec son mari Arpiar des tracts destinés à saper le moral des troupes d’occupation ; elle récupère des armes, est agent recruteur pour les FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans main-d’œuvre immigrée) et organise des rencontres littéraires et poétiques qui lui permettent, sous couvert de moments culturels, de repérer de bons éléments pour la Résistance ; elle dirige un groupe de résistantes, dont Hripsimé Vézirian, qui en témoignera plus tard ; elle fait partie en 1943 des fondateurs du journal clandestin Joghovourt (« Peuple »), dont elle est l’une des rédactrices régulières. Enfin, elle est très engagée dans l’association des femmes arméniennes, qui lui rendront hommage après la guerre.
Lass et son mari Arpiar sont arrêtés le 26 juillet 1944, conduits à la prison de Fresnes et déportés vers l’Allemagne le 15 août 1944, quelques jours seulement avant la libération de Paris, avec le plus grand convoi de déportation jamais organisé depuis la France occupée.
Elle arrive le 21 août 1944 à Ravensbrück et est transférée à HASAG Leipzig, un camp de femmes annexe de Buchenwald situé en bordure d’un immense complexe industriel produisant des grenades et des munitions. Sur la « carte d’effets » de Lass établie à son arrivée au camp de HASAG Leipzig figure la mention « écrivaine ». Et de fait, refusant de travailler, elle ne cessera d'écrire pendant sa captivité sur des feuilles récupérées pour elle dans les poubelles de l'usine par les autres femmes.
La résistante communiste Lise London, qui fut sa codétenue et lui consacre un passage dans ses mémoires La mégère de la rue Daguerre, a rapporté de Leipzig certains manuscrits que lui avait confiés Lass avant d’être renvoyée à Ravensbrück en janvier 1945 - elle avait été déclarée inapte au travail. Parmi eux, les poèmes À l’Usine et Mala, qui évoque « une jeune fille ardente, poète de métier, / elle sait chanter, faire de la musique, aimer, / elle est pleine de vie. »
Tableau de la condition terrible des femmes déportées et des espoirs ténus auxquels elles s’accrochent pour donner un sens à leur captivité, écrit à Leipzig en 1944 ou début 1945, le poème Mala évoque également l’extermination massive et érige, avant sa libération, le camp d’Auschwitz en symbole de la barbarie nazie.
Reconstituer les derniers mois et jours de Lass n’est pas évident, malgré la précision pointilleuse des documents établis par l’administration concentrationnaire. Quand et comment est-elle morte ? Abandonnée dans l’un des nombreux blocks de l’infirmerie, ou bien dans la chambre à gaz qui a fonctionné à Ravensbrück de janvier à avril 1945 ? Un blanc figure en lieu et place de la date de décès de « Aslaniantz Louise », dans le grand livre commémoratif consultable à l’entrée du Mémorial du camp, l’Opferbuch.
Quelques-unes de ses nouvelles seront publiées en 1956 à Beyrouth sous le titre Hors ligne.
Article rédigé par Marie Chartron, Anouschka Troker et Houri Varjabédian
Les rédactrices de cet article mènent de concert une enquête au long cours sur Louisa Aslanian donnant lieu à différentes formes de restitution : série de podcasts, lectures sonores, exposition, article dans la revue Mondes & Migrations publiée par le Musée national de l’histoire de l’immigration (lien: https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2024-2-page-202?lang=fr), site internet évolutif (www.aliaslass.com).
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À lire
Nota bene : Mélinée Manouchian consacre un chapitre à Louisa Aslanian dans son livre sur Missak Manouchian : Lass, fille ardente, pages 137-140.
Mala (extrait)
Prélude :
« Vous qui êtes retirées dans un coin du bloc
les visages flétris, fanés et livides,
vous dont la voix ne s’entend jamais
comme si vous n’existiez pas dans ce Lager noir
[…]
Ma sœur yougoslave, tchèque et française,
qui vous êtes repliées au coin du bloc,
comme si vous n’existiez pas dans ce Lager violent,
c’est à vous que je dédie ce rouge poème . »
Lass
Traduction de Noémie Elmayan,
tapuscrit conservé aux archives du
Musée d’art et de littérature Yéghishé Tcharents, Erevan,
fonds Lass.





