Athlète, journaliste, poétesse, résistante et militante féministe espagnole
Née le 16 février 1907 à Barcelone en Espagne, morte le 2 janvier 2000 à Santpedor dans la province de Barcelone, à l'âge de 92 ans.
Ana Maria Martinez Sagi nait dans une famille de la haute bourgeoisie catalane. Son père, José Martinez Tatxé, aux origines françaises, dirige une importante entreprise de textiles, c’est un passionné de sport fut un des membres fondateurs du Football Club de Barcelone.
La mère d’Ana Maria Martinez Sagi, Consuelo Sagi-Barba, est une femme tyrannique, elle ne cachera jamais sa déception qu’Ana Maria n’ait pas été un garçon, ne supportant pas par ailleurs que sa fille se rebelle contre le rôle dit « féminin » qu’elle voulait lui imposer. Les relations entre la mère et la fille seront très tendues, et iront jusqu’à la rupture totale.
Ana Maria prend aussi conscience des inégalités sociales qui structurent la société, en observant les domestiques faire tourner la grande maison dans laquelle elle grandit, inégalités qui la révolteront toute sa vie,
Envoyée dans un collège religieux où elle se rebiffe également contre l’enseignement domestique réservé aux filles, mais apprend avec bonheur le français.
Très tôt, la littérature, et en particulier la poésie, sont un remède à son sentiment de décalage et de solitude, elle écrit ses premiers poèmes dès l’enfance.
L’autre passion qu’elle développe, soutenue pas son père, est celle du sport, elle pratique la nage, le ski, l’aviron, le tennis, le basket-ball et le lancé de javelot, discipline qui devient sa spécialité.
La puberté la transforme en une jeune fille qui promeut l’émancipation et refuse de porter un corset.
En 1927, fait ses débuts dans le journalisme et se rapproche des milieux de gauche.
En 1928, elle devient une membre très active du Club féminin et sportif de Barcelone (Club Femení i d'Esports de Barcelona). Elle y promeut le sport pour les femmes qui doit participer à leur émancipation autant qu’à leur bien-être. Le club affiche ses idées féministes, défend le droit de vote des femmes et offre à ses adhérentes des conférences, une bibliothèque et différentes activités culturelles. En outre, pour s’inscrire, en opposition avec une pratique du sport de plus en plus élitiste, il n’y a pas de droits d’inscription, le but étant de toucher les femmes de toutes les classes sociales.
En 1929, paraît son premier recueil de poèmes, Caminos/Chemins, qui reçoit un accueil favorable et lui vaut critiques et interviews dans la presse.
1929 est aussi l’année de son de foudre littéraire, puis amoureux pour la poétesse Elisabeth Mulder, de quatre ans son aînée, à laquelle elle envoie son recueil. Mulder en fait un compte rendu élogieux dans le journal La Noche. Les deux femmes se rencontrent et naît entre elles une amitié qui va se muer en amour. Quand elle découvrira les liens qui unissent les deux femmes, la mère d’Ana Maria va faire chanter Mulder qui finira par mettre fin à la relation.
Le krach boursier de 1929 a conduit les affaires de la famille à la faillite et affaibli la santé du père d’Ana Maria, qui meurt en 1930.
En 1932, Ana Maria Martinez Sagi bat le record du lancé de javelot aux championnats féminins d’athlétisme à Madrid, ce qui attire l’attention des journaux, elle fait la une du quotidien ABC le 19 juillet 1932.
1932 marque aussi la fin de sa liaison avec Elisabeth Mulder, qui restera le grand amour d’Ana Maria Martinez, ressuscité dans beaucoup de ses poèmes (voir ci-contre).
Ana Maria Martinez Sagi quitte la maison familiale et vit de ses travaux de journaliste. Elle loue un appartement dans le quartier populaire de San Augustin à Barcelone. Elle côtoie une misère sociale et économique qu’elle va vouloir combattre encore une fois par le sport et la culture, mais aussi l’éveil à la politique.
Forte de sa notoriété de sportive, elle est la première femme en Espagne à intégrer le comité de direction du célèbre Football Club Barcelona (Barça), en 1934, mais devant le mépris de ses collègues et le peu d’actions qu’il lui est possible de mener, elle démissionne un an plus tard.
La presse la présente comme une femme moderne, émancipée, déployant de multiples talents, sportive, poétesse et républicaine.
Ana Maria se passionne pour la gymnastique, elle rencontre la gymnaste suédoise Elsy Longoni, qu’elle interviewe pour le journal Crónica, et avec laquelle elle a certainement vécu une histoire d’amour.
Durant la guerre civile espagnole (1936-1939), Martinez Sagi se rapproche des anarchistes et devient correspondante de guerre sur le front d’Aragon, où elle sera blessée. Elle a notamment écrit un certain nombre d’articles sur la colonne Durruti, une colonne de combattants anarchistes issus de la CNT, (Confédération Nationale du Travail) organisation anarcho-syndicaliste et de la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique) qui s’est levée aux côtés des républicains contre les militaires nationalistes.
Elle fuit l’Espagne à feu et à sang le 29 janvier 1939, peu avant la victoire totale de Franco sur les républicains, en mars 1939.
Pour elle commence un exil qui va durer 30 ans.
Après avoir séjourné quelques temps à Toulouse, elle se rend à Paris dans l’espoir d’y décrocher un emploi de traductrice, mais ne trouvant aucune maison d’édition prête à recourir à ses services, elle sombre dans la misère, amplifiée depuis que la France est entrée en guerre contre l’Allemagne le 1er septembre 1939. Ana Maria dort sur des bancs et commet de petits larcins pour manger.
Après la signature de l’Armistice, comme la majorité des réfugié·es, elle doit quitté Paris et est acheminée à Chartres où elle entre rapidement en contact avec un petit groupe de 14 résistants et résistantes dont seuls 6 survivront, et trouve un emploi de vendeuse à l’étalage chez une poissonnière anarchiste mariée à un réfugié espagnol.
Après la dissolution de son groupe en 1942, Ana Maria Martinez Sagi se rend à Paris où, cette fois, elle trouve divers emplois de traductrice, enseignante de français et lectrice dans plusieurs maisons d’édition. SI sa participation à la Résistance semble avérée, elle est très peu documentée. Il semble qu’à Paris, elle ait également rejoint un groupe de la Résistance et qu’elle ait échappé à une arrestation par la Gestapo à la recherche de documents dans son appartement en se suspendant pendant plusieurs heures à une fenêtre de la cour de son immeuble. Ses activités semblent avoir été en relation avec les filières d’évasion des personnes persécutées et des clandestins et clandestines et la contre-propagande.
La participation de beaucoup de réfugié·es espagnoles à la Résistance, dont l’expérience armée est précieuse au moment de la constitution d’une armée clandestine, est accompagnée de l’espoir que la libération de la France sera suivie de la libération de l’Espagne, la désillusion sera grande.
Après la guerre, Ana Maria Martinez Sagi émigre aux USA où elle obtient un poste d’enseignante de Français à l’Université de l’Illinois.
En 1969, elle publie le troisième recueil de poèmes paru de son vivant, Laberinto de presencias/Labyrinthe de présences.
Elle ne retourne vivre en Espagne qu’en 1978, après la mort de Franco. Elle y mène une vie recluse jusqu’à être retrouver par l’écrivain Juan Manuel Prada qui mène avec elle, entre 1997 et 2000, date de la mort de Martinez Sagi, une série d’entretiens qui inspirent son roman-enquête Les lointains de l’air.
Hormis la partie éditée de ses œuvres et ses articles dans la presse, il y a peu d’éléments pour étudier la vie de Martinez Sagi, il semble qu’elle ait occulté un certains nombre d’aspects de sa vie et menti sur d’autres, tant son statut de femmes engagée à gauche, mais surtout de lesbienne ait été difficile à assumer. Pour pouvoir vivre et enseigner aux USA, elle s’est refait une biographie et inventé des diplômes qu’elle n’avait pas. Cette stratégie est une façon se protéger et d’avoir un pouvoir sur son destin complexe et discriminé.
Remarques : On doit à Juan Manuel de Prada d’avoir sorti Ana Maria Martinez Sagi de l’oubli dans son volumineux livre enquête où se mêlent (auto)fiction et biographie. Cependant la lecture de cet ouvrage ne manquera pas de heurter les féministes, en effet les positions traditionalistes et conservatrices de Prada infusent son portrait. Cette approche et toutes les tensions et distorsions qu’elle engendre, ont été très finement analysées par Nathalie Moroto-Linan dans son mémoire de Master 2 Genre, Littératures et Cultures Réception de la figure et de l’œuvre d’Ana Maria Martinez Sagi présenté en 2024 à l’Université Lumière, Lyon 2. Elle y pose la question de l’instrumentalisation des figures de gauche par la droite (voir ci-dessous).
En savoir +
"Tout compte fait, une existence se juge d'après ce qu'elle a fait de nous et nous d'elle. […]
On n'apprend pas à écrire des poèmes dans un manuel de prosodie et de versification, on n'apprend pas non plus l'amour de la liberté dans Marx."
Entretien intitulé " La déception et la ferveur"
dans la revue Destino,
août 1969
À lire
Je me souviens…
Je me souviens oui je me souviens
de la nuit et de la mer.
Dans ma bouche s'attarde
tenance un goût de sel.
Je me souviens oui je me souviens
de la nuit et de la mer.
Des mâts immobiles.
Du coup de fouet fugace
du phare insomnieux.
De la lune irréelle
du chant des vagues
de l'enchantement stellaire.
J'étais coquille
coffre de chasteté
madrépore endormi
dans u creuset de paix.
Phalène subjuuée
ou colombe sans tache.
Cernée d'aubes froides
tu as su me capturer.
Pureté cachée.
Intensité douloureuse.
Un miracle aussi prodigieux
ne se reproduira pas.
Prodige de la statue
qui se lève pour marcher.
Du bouton fermé
qui fleurit obstitément.
De la braise éteinte
qui flambe triomphale.
Du corps soumis
palpitant et fertile.
Je me souviens !
Comment veux-tu
que j'oublie jamais ?
Je suis restée là-bas dans l'êle
dans la nuit et dans la mer.
Ana Maria Martinez Sagi
Inédit; La voix esseulée, 1969,
reproduit dans Les Lointains de l'air
de Juan Manuel de Prada
traduction Gabriel Iaculli




