Marguerite Duras

Femme de lettres et cinéaste française

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Née le 4 avril 1914 à Gia Djing (près de Saïgon), morte le 3 mars 1996 à Paris, à l'âge de 81 ans.


Marguerite Duras

Un barrage contre l’impossible

 

« Je suis l’écrivain sauvage et inespérée », disait d’elle-même Marguerite Duras, femme de lettre et de l’être couronnée du Goncourt pour son « Amant » en 1984. Enfant pauvre, elle est devenue une des plus grand.e.s auteur.e.s du XX° siècle avec un style épuré, à la frontière de la poésie.  Singulière, entêtée, libre, Marguerite Duras a construit sa vie comme son héroïne du « Marin de Gibraltar » : en poursuivant ses rêves aussi fous soient-ils. 

 

L’œuvre de Marguerite Duras est énorme : récits, romans, théâtre, cinéma, adaptations théâtrales, scénarii, dialogues, tout ce qu’elle touche devient écriture, tout ce qui l’entoure, tout ce qu’elle vit, tout ce qu’elle regarde. Elle scrute la vie à travers la sienne et celles des autres. Elle voudrait saisir la vérité, et pour saisir cette vérité, elle le sait, il faut beaucoup travestir, beaucoup mentir, beaucoup inventer, accepter les paradoxes, les contradictions des êtres et des sentiments, leurs faces cachées, leurs infinies facettes. Elle ne reculera devant rien, devant aucun excès, devant aucune épure.

Des Impudents (1944) à C’est Tout (1995), elle invente une langue et un mode narratif, crée un style, elle sera adulée, moquée, copiée. Dans C’est Tout, son dernier texte, ultime combat avec la mort, elle dit : « Je suis en contact avec moi-même dans une liberté qui coïncide avec moi.  Silence, et puis. Je n’ai jamais eu de modèle. Je désobéissais en obéissant. » 

La désobéissance, l’entêtement, la transgression fondent son être et son œuvre.

Dans un dialogue rêvé ou flottant à la surface de sa mémoire, Yann Andréa, son dernier compagnon (mais elle préférait le mot amant) lui demande : « Votre livre préféré absolument ? », elle se fait répondre : « Le Barrage, l’enfance. »

Marguerite Duras naît Marguerite Donnadieu le 4 avril 1914 à Giah Dinh en Cochinchine (actuel Sud Vietnam) d’un père professeur de mathématiques et d’une mère institutrice à l’école indigène, deux frères la précèdent. Durant les premières années de sa vie, sa famille connaît une certaine aisance, le père devenu directeur de l’enseignement de Hanoi, du Tonkin et  du Cambodge, est nommé à Phnom Penh, mais malade, il est rapatrié en France, où il mourra en 1921, la mère et ses trois enfants sont restés en Indochine. Commence alors une vie d’allers et venues dans différents postes de brousse, d’espoirs déçus de faire fortune et de réelle pauvreté. La mère investit toutes ses économies dans une concession incultivable à Prey-Nop au bord du Pacifique. Cet achat et les barrages qu’elle tente de construire contre le Pacifique correspondent à l’entrée dans l’adolescence de Marguerite Duras, période cruciale qui marquera toute son œuvre. Elle prend conscience de la folie de sa mère, de la violence de son grand frère, de son désir d’écrire, du fait qu’elle quittera cette famille pour n’appartenir à personne. C’est le moment où elle découvre la sexualité et le désir, une sexualité qu’elle monnayera pour tenter de sortir sa mère de son marasme financier et qu’elle romance dans Un Barrage contre le Pacifique , L’Amant et  L’Amant de la Chine du Nord

En 1932, après avoir passé son bac, elle quitte l’Indochine pour Paris, mais l’Indochine accompagnera toute son œuvre. La misère, les quartiers riches, les quartiers pauvres, la violence des différences de classes la mer, les fleuves, le Mékong, le rac, les oiseaux, la forêt, les bêtes sauvages, les pistes, la chaleur. Elle quitte un empire colonial qui s’effondre en Asie pour rejoindre une Europe qui va s’enfoncer dans la guerre. Juste avant la guerre, elle épouse Robert Antelme qu’elle a rencontré à la Faculté de Droit finalement préférée à la Faculté des Sciences où elle avait commencé, comme sa mère en rêvait, des études de mathématiques. Elle gagne sa vie en travaillant au ministère des Colonies au « Comité de propagande de la banane française » ! En 1943, elle entre avec Robert Anthelme et Dionys Mascolo en résistance dans le Mouvement National des Prisonniers de Guerre et des Déportés de François Mitterand. Robert Anthelme est arrêté et déporté à Dachau. Quarante ans plus tard, elle racontera dans  La Douleur, son attente et le retour des camps de concentration. 

Avec la Seconde Guerre Mondiale, la question politique est entrée dans sa vie et dans son œuvre. En 1944, elle s’inscrit au Parti Communiste Français dont elle démissionnera en 1950, elle milite contre la guerre en Algérie, s’oppose à la prise de pouvoir du général de Gaule, participe aux évènements de mai 68, signe l’appel des « 343 » réclamant l’abolition de la loi punissant l’avortement. En 1980 elle écrit une série de chroniques sur la Pologne pour Libération (l’Été 80). Mais au-delà du fait historique et politique, c’est la vérité qu’elle traque, la vérité des hommes et des femmes traversés par les évènements, l’injustice, la tyrannie, la volonté de destruction, l’« horreur latente répandue dans le monde », écrit-elle dans Les Yeux Verts. Les hommes, les femmes, la violence des rapports humains, la violence de l’amour, l’amour, le désir, la sexualité, la liberté d’aimer et d’écrire, tout cela s’entremêle.

 

En 1946, Robert Antelme et elle se sont séparés, pendant l’attente, pendant la guerre, il y a eu cet amour avec Dionys Mascolo, bien qu’écartelée entre ces deux hommes - qui resteront amis -, comme toujours, elle avance, elle continue et en 1947, donne naissance à Jean Mascolo. En 1957, elle rencontre Gérard Jarlot, écrivain et scénariste, avec qui elle aura une longue collaboration littéraire, cinématographique et amoureuse, elle rompt avec Dionys Mascolo, qui continue à habiter 5, rue Saint Benoît, la mythique adresse de Duras à Paris, jusqu’en 1964 . Et puis, et puis il y a des hommes et il n’y en a plus, il y a l’alcool et le tabac, le théâtre, Le Square, La Musica, Les Eaux et Fôrets, les films, des actrices, Delphine Seyrig, Jeanne Moreau, Madeleine Renaud, Bulle Ogier, Catherine Seller, des voix, des amitiés pour toujours, Michaêl Lonsdale. En 1980, elle s’est installée avec bonheur dans la solitude, elle a 66 ans, un jeune homme frappe à sa porte, Yann Andréa, il est homosexuel, il lui écrit presque quotidiennement depuis cinq ans, il ne repartira plus, il sera son « amant de la nuit » jusqu’à sa mort le 3 mars 1996. Jusqu’à sa mort (qu'elle avait évitée en 1989, rescapée d’un coma de plus d’un an), elle a écrit, cherché ce qu’étaient absolument les choses, les êtres, les hommes, les femmes, mendiante ou femme d’ambassadeur, vice-consul ou petit Ernesto de Vitry, Aurélia Steiner de Melbourne ou de Vancouver… Elle savait qu’au-delà des différences sociales, des grands écarts géographiques, l’Inde ou Trouville, la matière des êtres est humaine, aimante, tendue entre le désir et la peur panique d’être vivant.

 

Anne Monteil-Bauer

Texte paru dans Bayard Presse Muze 019 (Mars 2006)

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